AZAREL Jean

Itinéraire de l’eau à la neige

Auteur : AZAREL Jean

Le bord des rivières est une frontière entre deux mondes. Dans les rivières de plaine, au lit d’ordinaire assagi, l’eau coule et roucoule des heures tranquilles, rythmées par les saisons. Parfois, surtout après les pluies, une odeur mélangée de vase, mucus, petite mort, prima donna liquéfiée, pauchouse chevaleresque, déjante le promeneur solitaire. Les remugles de l’âme remontent du fond comme un crachat ascensionnel. On déambule en se frayant un chemin, nostalgique et fredonnant « la bohème, la bohème, c’est là qu’on s’est connus, moi qui criait famine, et toi qui posait nue ». Abandon à la force des dessous. Nudité des dessus. Tendre cacophonie intime… Quand les broussailles n’ont pas trop poussé, le passant  suit le cours de l’eau depuis la berge. Une berge, pas dix ni quarante, sur laquelle poussent des boutons d’or au printemps, s’endurcit l’herbe chiffonnée de l’été, s’étalent les pétales d’argent de la monnaie du pape à l’automne, où les feuilles mortes montrent leur bronzage au cœur de janvier.

Nombre de pages : 80p
Format : 15 x 21 cm à l’italienne

 + 12p photos couleur de Gaspard. R

10,00

Description

Extraits

Comme je retourne sur mes pas, je sens le son des flonflons me tirer par la manche. Je traverse la place du cloître. Théâtre secret d’ombres enlacées, de lumières au sol, de rosiers au teint hâlé par les journées trop chaudes. Opulence de pierres augustes qui ferment les yeux, respirant le suc de la nuit. J’atteins la grand’ place de la mairie. Noire de monde. Ambiance de fête. Gentille, gaie. Il doit bien y avoir plus de mille personnes sur les bancs en bois. Fin de repas aveyronnais : tripous, aligot, vin de Marcillac issu du rustique cépage mansois, ou bière bien fraîche. Orchestre campagnard plan- plan. Musiciens en pantalon noir, chemise carmin. Les gens dansent. Une espèce de bourrée. Beaucoup font ce qu’ils peuvent avec application, c’est parfois n’importe comment. La vie messieurs dames, la vie, avec ses joues rouges, ses essoufflements bienheureux, ses bulles de rires, son joyeux bazar où, fidèle à Jacques Brel, on oublie tout et on se sent « pour une heure, une heure seulement, beau, beau et con à la fois ».

 

Gaieté de l’eau vive
Accent acidulé d’un hautbois
Trouant la forêt
(Troll près de Saint Paul / Haute Savoie)

 

Envie de danser ? Heu… Sûr que j’aurai besoin d’une cavalière qui ait le courage de me prendre par la taille pour me donner la confiance de tourner. Je danse comme une savate. Rapport au corps. J’adore la danse. Rapport à l’esprit. Je suis bien dans cet autre spectacle de la vie. Je pourrai rester des heures à regarder, sourire béatement aux gens, câliner des yeux les filles jusqu’à échauffer leurs chevaliers servants, à picoler. Plaisir physique et mental c’est sûr, intense, pas même secondaire au fond. Sommeil ? Sommeil, mais je suis encore debout. Heureux de l’être. Un peu étourdi. La dague des mots pend à mon côté secret. Une chanson de Léonard Cohen ronronne dans ma tête. Là bas, sur le pont, juste avant de partir… La voix, comment dire, comment la nommer… la voix intérieure avait voulu en finir : « alors, finalement, qu’est que tu vas faire ? »
– Je vais faire de mon mieux, c’est tout.
Sous le pont de Saint Geniez coule le Lot. Enfin, ça fait sourire Apollinaire.